Critiques

 2016 

Eva Prouteau ( historienne de l'art, critique d'art et conférencière, spécialisée dans l'art moderne et contemporain)

"Le déracinement, le flottement, l’absence d’ancrage: l’iconographie d'Alla Sergeyeva évoque souvent des personnages ou des histoires qui existent de manière incertaine. Dans le sillage d’artistes comme Françoise Pétrovitch ou Marlène Dumas, Alla Sergeyeva choisit des corps figés dans des poses étranges, à peine matérialisés dans la transparence de l’aquarelle. L’œuvre “ Enfant au Jouet oublié “ met en scène frontallement le corps d’une fillette chevauchant un petit cheval de bois : entre la délicatesse des lavis gris et la tendresse du rose, la scène pourrait sembler angélique et sage si elle ne frôlait la disparition spectrale.
Avec des procédés très différents, l’artiste rejoue cette même problématique — la fragilité de l’image, la dissipation, le recouvrement — dans la reprise d’un croquis de Rembrandt, un dessin à la plume représentant un enchevêtrement de corps en bataille.
Sur le dessin, vient se poser un aplat noir, la silhouette stylisée d’un personnage énigmatique, qui semble faire irruption dans la composition du maître. Quelle qualité de rencontre apparaît soudainement sous nos yeux ? Alla Sergeyeva sème à nouveau le trouble dans la lecture de l’image, et ce faisant règle peut-être de vieux comptes avec l’enseignement académique qu’elle a suivi en Russie, au cours de sa formation artistique. En ce sens, cette collision graphique laisse filtrer une forme de colère engagée : comment secouer le poids de l’histoire qui repose sur les épaules de tout artiste ?
Faire coïncider le récit biographique avec une dimension (temporelle et historique) plus vaste semble l’un des fils conducteurs qui traverse les recherches de l’artiste.
Dans ce va-et-vient entre corps intimes et universels, passé et présent de l’art, apparition et disparition des formes, Alla Sergeyeva inscrit obstinément son œuvre dans une métaphysique de la mémoire."





2016
 Jean-Paul Gavard-Perret (poète, critique littéraire, critique d'art contemporain, et maître de conférences en communication à l´Université de Savoie)

"Alla travaille avec un minimum d’entraves et de contraintes afin de s’ouvrir à la surprise. Les différentes couleurs amènent dans chaque portrait un autre ton comme un nouvel instrument dans un orchestre. Pinceau et gouaches (entre autres) permettent de créer des lignes mais aussi des étendues. La trace engage le bras et tout le corps. Apres avoir dessiné, l’artiste soumet ses images à son regard distancié pour ne conserver que celles où jaillit un silence, une concentration, un humour décalé.

L’espace plastique ressemble à l’espace de la mémoire, mais il n’exclut pas l’oubli qui reste une feuille qui se détache d’un arbre et que l’arbre oublie. Le devenir de l’œuvre a donc besoin de la perte comme l’arbre a besoin d’oublier ses feuilles afin qu’une douceur remonte, l’envahisse, renoue avec son cœur pour des renaissances au prochain printemps.Chaque fois l’artiste cherche à flairer les traces qui se rêvent sans que puisse leur donner un nom. Créer est donc un processus ludique de mémorisation, d’invention et de sélection. Quelque chose, ignoré auparavant, fait surface. A coup de rythmes et de répétitions, la langue plastique glisse, dérape vers de nouveaux champs afin d’embrasser l’univers. C’est une manière de trouver juste une image mais une image juste."





2016
Jean-Paul Gavard-Perret (poète, critique littéraire, critique d'art contemporain, et maître de conférences en communication à l´Université de Savoie)

"Les portraits et visages d'Alla Sergeyeva offrent au regard de bien étranges égéries. Et si tant d’artistes offrent des autoportraits sublimés l’artiste russe à l’inverse force le trait, grossit les formes, change de couleur de cheveux : la blonde peint des brunes qui ne comptent pas pour des prunes et jouent au besoin du couteau. Dégagée de tout contexte chacune de ses femmes devient une allégorie dérisoire mais saisissante et parfois inquiétante. Certes l’érotisme rode parfois. Une jupe est relevée mais juste ce qu’il faut, pour la commodité plus que pour la séduction. Il n’existe jamais d’offense à la moralité même si le propos de l’artiste n’a rien d’une « prophylaxie ».

Les femmes au physique assez constant - sauf certaines ogresses plus terriblement symboliques – sont le plus souvent peintes de manière frontale et en pleine lumière. Ce qui n’empêche pas un voyage dans l’obscur. Montrant presque tout (mais jamais trop) l’artiste cache ce qu’elles ne disent pas. Surgit de chaque toile une énigme arrogante, drôle, inquiétante.

Une femme par exemple boit un café (du moins est sur le point de le faire) mais plus que tout elle regarde le regardeur. C’est une Orphée obèse. On imagine la rencontrer sous un néon de Prisunic mais ce qui ne l’empêche pas d’entretenir certains fantasmes d’autant que – c’est bien connu – les hommes préfères les femmes un peu dodues afin de nicher sur leurs genoux puis de s’envoler en une majuscule vague.

Surgit de chaque portrait une force car il n’est pas à craindre que de tels corps basculent. Toutefois par la (fausse) naïveté que l’artiste met à les peindre surgit sinon une candeur du moins une fragilité. Si bien que l’œuvre échappe au psychologisme de pacotille afin de produire une complexité. L’aspect « naïf » d’une telle peinture ne ramène donc en rien à la nostalgie du temps passé. L’aspect primitif une autre magie, une poésie particulière aussi brute que compliquée qui transforme Alla Sergeyeva en primitive du futur.

L’artiste par ses portraits en déséquilibre compensé - aux apparences parfois de statues nègres ou de rappels ironiques du réalisme soviétique – invente le plus souvent une connivence plus immédiate. On imagine de telles femmes dans des quartiers populaires et dans des appartements au luxe sommaire en haut d’immeubles où miaulent d’impossibles chats.

De chaque pose surgit toujours un doute un mystère. Exit l’émanation de voluptés ou de douleurs mécaniques. D’autant que le cadre dans lequel l’artiste les insère devient une prison d’espace et de temps compté. Les femmes sont probablement des écorchées. Mais elles n’ont pas le mauvais goût de faire dans le lamento. Même si toute effraction laisse une trace qu’elles tentent de colmater, elles gardent pour elle tout le poids de leur vie dans ce que seul les idiots prendraient pour de la passivité.

En conséquence lorsque le rire (rarement) zèbre un visage le portrait ne cultive jamais de béatitude. La vie est là dans sa dureté, son épaisseur. Le portrait entre narration la plus simple et mythologie suffit à le suggérer. Et si de telles femmes ont souvent la tranquillité des statues n’est-ce pas tout compte fait parce qu’elles ont appris à supporter l’existence ?

C’est pourquoi sans doute le regard est fasciné devant de telles comtesses aux pieds nus. Elles gravent l’imaginaire autant qu’elles le ravaudent. Les cyniques mimes de l’amour, les marins d’eau douce, les hidalgos racés dont le cœur douteux qui firent battre celui de telles femmes en prennent implicitement pour leur grade.

Surgit le plus beau des odes à la féminité. Le chant visuel se moque des anorexies à la mode fabriquée par et pour les hommes. La femme est enfin incarnée, bien en chair. Elle est lunaire, muette mais habitée : le poids du destin qui repose sur elle se fait - dans la densité de leur chair – plus léger et pacifié. Preuve que Alla Sergeyeva peint pour que la vie soit même s’il faut parfois attendre pour espérer un voyage jusqu’au bout de la nuit."






2014
Jean-Paul Gavard-Perret (poète, critique littéraire, critique d'art contemporain, et maître de conférences en communication à l´Université de Savoie)

"Pour Alla Sergeyeva peintre c’est une façon de s’adresser à l’envers du monde, à ses parties cachées, à ce que l’on n’ose pas dire ou montrer parce que cela paraît commun ou trop laid. Chez l’artiste, pas de lyrisme : des femmes d’allure banale mais décidée imposent un arrêt, un vertige. D’une manière frontale s’instruit une confrontation où la féminité dans son humilité ou sa colère ne perd jamais de sa superbe loin des effusions sentimentales.

Un tel « échange » voire un défi précipitent dans un gouffre de pensées, un sentiment d’inquiétude qui parfois tourne au rire (jaune), à l’incompréhension. L’image n’a plus besoin d’écriture, juste parfois un titre qui souligne l’anecdote ou l’allégorie. Les égéries de Alla Sergeyeva offrent le plus superbe démenti à toutes ces oies blanches et à la Vierge Folle de Rimbaud la plaignante vivant au dépend de l’amour du mâle - « J’étais sure de ne jamais entrer en son monde (…) Que d’heures des nuits j’ai veillé en cherchant pourquoi il voulait tant s’évader de la réalité »….Alla Sergeyeva comme ses doubles ont mieux à accomplir qu’à faire le lit de tels hommes. Le temps de la naïveté se termine.

En guise de clin d’œil c’est par une peinture faussement naïve que l’artiste l’illustre. Elle devient ainsi primitive et futuriste. Il ne s’agit plus de peindre des passages vers divers types d'extase. L’attraction est autre, à l’épreuve du réel. L’artiste en épouse son suspens, ses torsions. La femme n’est plus ersatz, porte-manteaux, transparence, hypothèse plus ou moins vague. Elle devient seul sujet du visible dans la solitude où l’artiste la saisit. Celle qui est seul est seuil. Elle s’érige présente de toutes choses. La femme-seuil est donc la dimension du monde comme présent et absent. Alla Sergeyeva rappelle comment la femme passe de l’exil au devenir. Celui-ci est au fond de la solitude. Il englobe la féminité et son mystère, contient l’invisible et le visible."